DHC2006 : Discours de M. Michel PIGEON, Recteur de l'Université Laval


Photo: ULg-TILT Houet

Monsieur le Recteur,
Distingués collègues récipiendaires d’un doctorat honoris causa,
Mesdames et Messieurs les membres de la direction de l’Université,
Distingués invités,
Chers amis,

Je suis profondément ému de l’honneur que me fait aujourd’hui l’Université de Liège. Je suis touché, car lorsque je pense à toutes les personnes extraordinaires à qui j’ai moi-même eu à remettre, à titre de Recteur de l’Université Laval de Québec, un doctorat honorifique, j’ai l’impression d’avoir fait bien peu de chose pour mériter la distinction que je reçois ici aujourd’hui.

Je suis également très honoré d’être appelé à prononcer cette allocution au nom de tous mes collègues récipiendaires, dont la compagnie, sur cette scène, m’honore au plus haut point.

Je veux saluer avec vous tous et toutes les professeurs Bernard RAVEAU, du CNRS, Gottfried BLASCHKE, de l’Université de Munster, Jean Pierre KINET, du Beth Israel Deaconess Medical Center de Boston, Salvador MONCADA, du University College de Londres, Erol GELENBE, de l’Imperial College de Londres, Dietrich STAUFFER, de l’Université de Cologne, et le docteur Peter PIOT, Secrétaire général adjoint des Nations-Unies, en poste à Genève.

Au nom de tous les collègues que je viens de nommer et en mon nom propre, je tiens à vous exprimer, Monsieur le Recteur, toute la reconnaissance que nous éprouvons. Un doctorat d'honneur de l’Université de Liège est une haute distinction, très importante à nos yeux, et nous vous en remercions avec chaleur.

Je voudrais, au cours des quelques minutes qui me sont allouées, réfléchir un moment au devenir de l’enseignement supérieur, qui nous est cher, à toutes et à tous. Ce faisant, je rejoindrai sûrement certaines des préoccupations de Monsieur le Recteur Rentier sur l’apprentissage des langues et sur la mobilité étudiante, et, j’imagine, aussi la pensée et les réflexions de mes collègues récipiendaires.

Niels Bohr, prix Nobel de physique, a dit que: « prediction is very difficult, especially when it’s about the future. » C’est toujours risqué de réfléchir à voix haute à l’avenir de nos universités. Elles font partie d’un groupe restreint d'organismes durables. De toutes les institutions qui existaient en Occident au début du seizième siècle, il n'en reste aujourd'hui qu’environ 85 : l'Église catholique, les Parlements de l'île de Man, d'Islande et de Grande-Bretagne, plusieurs cantons suisses, et quelque 70 universités. Les universités, on le voit, ont bel et bien su évoluer et survivre au cours des siècles. Mais dans un monde changeant, je ne crois pas que le passé soit l’absolu garant de l’avenir.

Nos établissements ont, en ce 21e siècle, le devoir de s’adapter, de s’ouvrir, bref, de devenir plus que jamais des organisations citoyennes. Revenons un instant sur chacun de ces éléments.

Les universités doivent d’abord s’adapter, et pour nos établissements universitaires, le progrès passe par une véritable révolution, laquelle est déjà amorcée. Les universités doivent, sous peine d’être dépassées, centrer leur activité sur l’apprenant, accepter que l’étudiant soit la personne la plus importante dans la classe.

L’Université du XXIe siècle doit s’adapter à des apprenants variés qui cherchent à concilier le travail, les études et la famille. Cette adaptation, cette flexibilité dans l’offre de formation est une première clé de notre avenir. Il faut bien se dire que les jeunes eux-mêmes changent. Ils ont accès à l’information, et ils remettent facilement en question l’autorité.

Vous et moi avons fait notre apprentissage intellectuel dans un cheminement logique et linéaire. C’était la période dite rationaliste, qui a débuté avec la Renaissance et qui touche peut-être à sa fin. Grâce aux technologies, les jeunes d’aujourd’hui sont rendus à la pensée dite en arabesque, où l’idée de synthèse, ou même de logique, ne semble pas nécessairement un passage obligé, mais où la créativité est très accentuée.

Comme l’écrit l’artiste et philosophe Hervé Fischer, « La révolution du numérique […] remettra en jeu les structures générales mêmes de la pensée humaine, l’esprit scientifique, l’économie, la politique, la vie privée, […], l’art et la culture. » Dans ce contexte, le défi de l’enseignement supérieur consiste à aider ces jeunes à passer du stade de simples gestionnaires de l’information, ce qu’ils sont déjà plus que nous, à celui de gestionnaires de la connaissance.

Il faut donc adapter non seulement notre offre de formation pour répondre en temps réel aux besoins, mais aussi les méthodes de formation en fonction des multiples types d’apprenants, afin que chacun réussisse son projet d’études et donne le meilleur de lui-même. À cela, nous devons ajouter le phénomène du lifelong learning, cet apprentissage permanent tout au long de la vie.

L’explosion de la connaissance dans tous les domaines rend essentielle cette formation continue, très souvent à distance, non seulement dans le cadre de l’exercice des professions, mais au-delà, dans la manière d’appréhender le monde autour de nous.

De plus, pendant longtemps, l’université estimait avoir rempli sa tâche grâce à la seule transmission du haut savoir disciplinaire ou scientifique. Nos étudiants et leurs futurs employeurs attendent maintenant davantage de nous. L’université du 21e siècle a le défi de transmettre aussi le savoir-faire, ces compétences sans lesquelles la formation n’est pas complète.

Quelles sont ces compétences ? Essentiellement, c’est la capacité d’analyse, le travail d’équipe, la communication autant verbale qu’écrite, l’éthique, l’apprentissage d’une seconde, voire d’une troisième langue, la prise en compte des liens entre la science, la technologie et l’évolution de la société, enfin l’approche multidisciplinaire et l’ouverture concrète à une expérience internationale ou entrepreneuriale dans le cours des études.

Du côté de la mobilité étudiante internationale, l’Europe a fait, depuis quelques années, des pas de géants pour inciter les jeunes à cette expérience d’apprentissage et de vie dans d’autres milieux et d’autres cultures. Au Canada, cette mobilité devient une préoccupation majeure des universités.

Par exemple, à l’Université Laval, ce sont environ 10 % des étudiants qui effectuent maintenant un stage à l’étranger dans le cours de leurs études. Cela dit, nous devrons faire plus, viser un objectif de 20, voire de 30 % d’entre eux.

S’adapter veut aussi dire généraliser l’utilisation des technologies de l’information dans la formation, et ce dont je parle, c’est bien plus que le simple achat d’un ordinateur. Les technologies de l’information ont toutes sortes d’impacts. Elles sont un catalyseur de réflexion et de renouveau pédagogique. Ces technologies modifient la nature même du contact entre les étudiants et les professeurs puisqu’une accessibilité quasi permanente les caractérise. Le traditionnel groupe/classe devient une communauté d’apprentissage et de collaboration, dont les activités se déroulent toute la semaine.

En somme, l’avenir commande à nos établissements de devenir des universités multimodales, centrées sur l’apprentissage et la réponse aux besoins exprimés, et qui misent tout autant sur le savoir-faire que sur le savoir.

Ce n’est pas tout de s’adapter. Deuxième élément, les universités doivent s’ouvrir davantage. Au-delà des réseaux de leurs chercheurs, les universités doivent identifier des façons nouvelles et inédites d’entrer en relation avec leur milieu, leur ville, leur région, leur pays, et avec l’international.

La mission des universités s’est considérablement élargie ces dernières décennies. La société attend beaucoup plus d’elles. Par leur rôle de créatrices et de transmettrices du savoir, les universités sont au cœur des stratégies de développement régional, tant économique que social et culturel.

À l’Université de Saskatchewan, la construction du Synchrotron, un des projets scientifiques les plus ambitieux du gouvernement du Canada, a littéralement placé la ville de Saskatoon au cœur de la science la plus fondamentale et la plus appliquée, ce qui a entraîné de multiples retombées palpables.

L’ouverture de nos universités est également essentielle pour qu’elles soient à l’affût des nouveaux besoins de formation qui émergent sans cesse, et puissent y répondre rapidement.

Enfin, s’ouvrir, c’est aussi accueillir en nombre croissant des étudiants étrangers. Au Québec, toutes universités confondues, nous en recevons environ 20 000 annuellement. La majorité d’entre eux retournent dans leur pays d’origine, diplôme en poche, et deviennent nos ambassadeurs. Quand, en Europe, en Amérique ou en Afrique, des dirigeants d’entreprise, des hauts fonctionnaires ou des ministres sont diplômés de votre établissement, le contact s’en trouve considérablement facilité. Nous savons tous que les affaires et le développement, c’est d’abord une question de relations humaines. Les universités, pour connaître un avenir fécond, doivent donc s’adapter et s’ouvrir.

Les universités doivent enfin, et c’est mon troisième point, être «citoyennes». Elles doivent trouver des façons nouvelles de rendre leur savoir disponible. Elles ont le devoir de contribuer sans cesse à l’élévation du niveau général de connaissances dans la population, et d’imaginer des façons originales d’atteindre cet objectif. Les universités doivent se soucier de rendre leur savoir accessible, notamment aux personnes vivant hors des grands centres.

Cette idée de l’université citoyenne mérite plus ample réflexion. Mais elle a l’avantage d’indiquer une piste, une direction, et cette direction va dans le sens d’un arrimage accru avec les besoins sociaux, culturels et économiques de la société, d’une préoccupation constante pour le développement, à tous égards, de nos sociétés.

On sait que les universités ne pourront maintenir leur développement qu’à la condition de demeurer des foyers intensifs de recherche fondamentale et appliquée. Conscients de l’impact des pays à l’économie dite émergente, c’est devenu un lieu commun de dire que nos pays ne pourront survivre et progresser que grâce à l’innovation, elle-même fruit de la recherche et du transfert de ses applications. Au plan de la capacité de recherche, les universités de Chine ou de l’Inde ont maintenant atteint une excellence qui alimente l’économie explosive de ces pays les plus populeux de la terre.

De gardienne des traditions, ce qui fut longtemps sa mission, l’université du XXIe siècle est devenue aujourd’hui citoyenne au sein de son milieu et exploratrice du futur. C’est en acceptant cette nouvelle réalité et en s’ajustant à un contexte nouveau et changeant que les universités pourront connaître l’avenir fécond permettant les développements dont toutes nos sociétés continueront de bénéficier.

Mais il est un aspect central de la vie universitaire qu’on ne doit jamais perdre de vue et que je veux rappeler, c’est celui de la liberté. Comme l’exprimait en 1998 le président de l’Université Stanford dans un discours soulignant les 100 ans de l’Université de Pékin, « Academic freedom is the sine qua non of the university. »

Sur une note plus personnelle, j’aimerais conclure en rappelant que le savoir, la connaissance, est une chose merveilleuse, parce que jamais véritablement achevée. Le savoir est fluide, imprécis, fuyant. Plus on s’en approche, plus on en voit toute la complexité. Le savoir «bouge», il n’est jamais totalement construit, totalement solide, même dans un domaine aussi matériel que le béton. La quête du savoir ne nous laisse jamais en repos et c’est le sens même de la vie. Il faut vivre sa vie jusqu’au bout dans cette quête sans fin. C’est, à mon sens, un des meilleurs moyens d’être vraiment heureux.

Au nom de mes collègues du CNRS, de l’Université de Munster, du Beth Israel Deaconess Medical Center de Boston, du University College de Londres, de l’Imperial College de Londres, de l’Université de Cologne, du Secrétaire général adjoint des Nations-Unies et en mon nom personnel, je réitère notre plus vive gratitude à l’Université de Liège, à son Recteur et à tous nos parrains de l’honneur qui nous est fait, et de m’avoir offert l’occasion de partager avec vous ces quelques réflexions sur l’enseignement supérieur. Je vous remercie.

 

Michel Pigeon
Recteur de l'Université Laval

 

Photos: ULg-TILT Houet

Print version Page updated on 2009-01-27