Docteurs Honoris Causa 2007 - Vaclav Havel

Présentation de M. Vaclav HAVEL, Président de la Tchécoslovaquie (1989-1992) et de la République Tchèque (1993-2003) par le Recteur Bernard RENTIER

 

 

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Ce que j’ai dit à propos de Roger Lallemand sur les personnages qui inspirent à la fois le respect et la sympathie s’applique parfaitement à Václav Havel, de même que sur le peu de nécessité de le présenter.

Vous reconnaîtrez les traits communs entre ces deux grands hommes à la simple lecture d’un texte de Havel parlant de lui-même: “Je suis un écrivain qui qui n’a jamais su rester en place et qui s’est toujours engagé comme un citoyen. Je suis un homme qui a toujours placé les intérêts de la société avant ses intérêts personnels”.

Né en 1936 à Prague dans une famille bourgeoise d’entrepreneurs tchèques, il voit très jeune son entourage proche subir de plein fouet la nationalisation des biens par le régime installé à la sortie de la guerre. Montré du doigt comme un privilégié à humilier en raison de la lutte des classes, il souffre terriblement de cette discrimination. Son père est un petit employé dans sa propre entreprise et sa mère vend des cartes postales. C’est pour lui ce qu’il appelle “l’expérience de l’absurde”, une vision d’en bas, de l’extérieur. A 15 ans, en représailles contre ses origines, on l’oblige à cesser ses études et à travailler comme ouvrier. Il suit des cours du soir et obtient son bac. Très tôt, il se lance dans une vie artistique très active, écrit, fonde un club littéraire, fréquente poètes et écrivains. Il publie son premier ouvrage à 20 ans. Très vite, il s’oriente vers une écriture pour le théâtre, faisant preuve d’une excellente verve satyrique et s’amuse à décortiquer le langage idéologique dominant de la Tchécoslovaquie des années ‘60, apportant une réelle fraîcheur sur la scène théâtrale de son pays. Il publie des recueils de poèmes et devient membre du comité de rédaction d’un mensuel consacré à la jeune littérature. En devant se battre pour la survie de cette revue non conventionnelle face à l’Union des Ecrivains très en ligne avec le régime, il est amené à adopter une attitude politique militante qui, comme il le dira lui-même, l’amènera “sur les chemins de la dissidence”.

L’échec du Printemps de Prague et la répression brutale qui s’ensuit font de Václav Havel un auteur dhc2007-042interdit, poursuivi et condamdné. Dès lors, ses écrits deviennent très critiques de la société et du régime en place mais heureusement il est primé aux Etats-Unis et ce début de gloire internationale l’immunise quelque peu et l’enhardit. La lettre ouverte qu’il adresse en 1975 au président tchécoslovaque, dans laquelle il dénonce la situation critique de la société et la responsabilité du régime politique, connaît un large retentissement et le fait connaître sur la scène internationale comme un représentant de l’opposition intellectuelle tchécoslovaque. Il rédige avec deux amis la fameuse “Charte 77″ qui deviendra le symbole de la résistance tchèque jusqu’au renversement du régime, de nombreuses années plus tard.

Il connaît plusieurs emprisonnements successifs entrecoupés de périodes de liberté surveillée durant lesquelles il est victime de poursuites incessantes et de tracasseries policières permanentes, peur, humiliations, délation, insultes. Et cependant, il continue à écrire, ses œuvres illustrant parfaitement l’inanité et l’absurdité du monde dans lequel lui et ses concitoyens sont obligés de vivre. Son leitmotiv, qui le soutiendra tout au long de ces épreuves, est “ne pas céder sur la vérité, même et surtout dans les petites choses qui paraissent insignifiantes, en ne perdant ni patience, ni humour”. En 1978, il publie “Le pouvoir des sans-pouvoir”, un essai remarquable dans lequel il analyse l’essence de l’oppression totalitaire communiste, qui engendre une société résignée composée d’individus craintifs et moralement corrompus, et démontre au contraire la force de la résistance morale et de la vie. Cet essai a un impact important chez les dissidents tchécoslovaques mais aussi auprès de mouvements d’opposition d’autres pays communistes.

En 1989, la Révolution de Velours renverse le régime communiste et Václav Havel, qui conduit un mouvement populaire, le “Forum civique” est élu Président de la République Tchécoslovaque le 29 décembre. En juin 1990, le premier gouvernement démocratique et donc entièrement non-communiste en plus de 40 ans est mis en place. Jouissant d’une grande autorité morale, le Président Havel rétablira les relations de son pays avec les grandes puissances mondiales et conduira, sur le plan interne, la démocratisation des structures de l’Etat et de la société civile. Il démissionne de ses fonctions en juillet 1992 lorsque la partition de la Tchécoslovaquie devient inéluctable. Mais en janvier 1993, il revient à l’avant-plan et est élu premier Président de la République tchèque par le Parlement. Il est réélu en 1998. Il se retire de la vie politique au terme de son mandat en 2003.

Václav Havel est incontestablement l’écrivain et dramaturge tchèque le plus original de l’après-guerre, une grande figure intellectuelle dont l’aura a dépassé son pays d’origine pour s’imposer à toute la communauté internationale comme un symbole de la défense des libertés et de la démocratie.

L’Université de Liège est fière de pouvoir accueillir en son sein Václav Havel comme Docteur Honoris Causa.

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Discours de remerciement de M. Václav HAVEL lu par SEM. l'Ambassadeur Vladimír MULLER

 

Monsieur le Recteur,
Excellence,
Mesdames et Messieurs,

Je suis très honoré de pouvoir m’adresser à vous à cette occasion particulière, même si dois m’excuser de ne pas pouvoir la partager avec vous en personne. Je suis cependant convaincu que malgré la distance qui nous sépare, vous ressentez ma joie de voir reconnus, par votre respectable université, mes efforts , afin de rendre les individus coresponsables de l’état de notre société et de notre monde. C’était, me semble-t-il, ce sentiment de responsabilité qui était à la source de mes activités d’écrivain, de citoyen, de dissident et de président. C’est d’ailleurs sur ce sentiment que s’appuie même mon engagement actuel, pour ainsi dire post-présidentiel. Même si la reconnaissance de l’oeuvre d’une vie nous invite à regarder ce qui a été réalisé et à faire un bilan, j’ai décidé de ne pas parler aujourd’hui du passé mais, si vous me le permettrez, des questions qui sont d’une grande actualité pour nous tous. A savoir de la cohabitation entre divers réseaux des civilisations et des cultures dans monde globalisé et de la position que l’Europe y occupe.

dhc2007-043Après la chute du rideau de fer et une sorte d’absorption de ses conséquences immédiates, le monde s’est retrouvé à un carrefour extrêmement grave de l’histoire. Si j’analyse les enjeux actuels, qu’ils soient de l’ordre économique, social, écologique ou ceux que pose devant nous l’évolution de notre société, je ne peux que revenir à la question de la conscience, de ce qui est honnête et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est responsable ou non du point de vue global et à long terme. L’ordre moral et ses racines, la conscience, la responsabilité humaine et son origine, à savoir les droits de l’homme et la source du droit des hommes à se doter des droits de l’homme, ce sont, selon ma conviction la plus profonde et selon mes expériences les plus diverses, les sujets politiques les plus importants de notre temps. Si l’humanité doit survivre et éviter toutes les catastrophes possibles qui la menacent, il faut que l’ordre politique mondial soit respectueux des réseaux des civilisations, des cultures de toutes les nations et de tous les continents. Il doit s’efforcer de trouver des valeurs et des impératifs moraux qui nous sont communs, il doit en faire des fondations sur lesquelles se construit la cohabitation de nous tous dans un univers globalisé où tout est lié.

L’Europe, elle aussi, se trouve à un carrefour de l’histoire. Le projet grandiose de l’Union européenne ne m’inspire aucune inquiétude. Mais quand nous regardons l’histoire européenne, il ne me paraît pas important si nous allons avoir une Constitution européenne d’ici un an ou d’ici cinq ans. Il est, en revanche, important, que l’Union européenne n’abandonne pas la base et les piliers de la civilisation européenne, son identité, pour qu’elle ne se réduise pas uniquement à une série de décisions bureaucratiques, de quotas, d’impôts et de subsides. L’Union européenne doit être autre chose qu’une agence qui distribue des fonds. Elle doit se rappeler de ses racines millénaires et de son identité. En tant que citoyen face à la mondialisation, je me vois obligé de m’occuper de l’identité tchèque qui m’est proche, ainsi que de l’identité européenne, tout en me posant la question essentielle, à savoir existe-t-elle vraiment ? Comme vous devez l’imaginer, j’ai trouvé ma réponse depuis longtemps déjà. Il suffit de quitter les frontières de l’Europe. Je l’ai constaté chaque fois que j’ai visité des dizaines de pays de tous les continents et chaque fois que je fus confronté à la réalité d’un autre peuple, d’un autre réseau de civilisation, d’une autre culture nationale, d’un autre mode de vie. La recherche de l’identité, la recherche de sa spécificité, la recherche de soi-même aboutit toujours à la compréhension de la différence entre nous et les autres et en même temps au respect d’une autre culture et d’une autre histoire. La recherche de notre propre identité, le questionnement sur ce que nous sommes, ce sont les clés à la cohabitation humaine, culturelle et politique sur la terre.

Autrefois, la civilisation européenne exportait sa culture dans le monde entier, et ceci souvent d’une manière relativement agressive. Elle était la source de divers antagonismes sociaux, elle exportait également ses propres conflits, dont les deux guerres mondiales qui étaient nées sur son territoire. Il me semble que son rôle ambivalent devrait constituer pour nous un défi : tout ce qui est positif, tout ce qui est merveilleux, tout ce qui fait partie de la tradition spirituelle européenne, doit être dorénavant diffusé autrement. Autrement, cela veut dire en respectant ce qui est différent et en se laissant inspirer par ce qui est différent, plutôt qu’en le conquérant, afin que nous puissions servir de modèle, d’exemple.

Je vous remercie pour votre attention et je vous remercie aussi de tout mon cœur pour le titre de docteur honoris causa que vous m’avez aujourd’hui décerné.

 

Photos: ULg-TILT Houet
Version imprimable Page mise à jour le 2012-02-23