Rentrée académique 2004-2005: remise des insignes de docteur Honoris Causa à Elisabeth Badinter

Philosophe et écrivain

Née en 1944, Elisabeth Badinter est agrégée de philosophie et maître de conférences à l’Ecole Polytechnique. Philosophe et écrivain, elle est l’auteur d’un nombre considérable d’essais qui, guidés par la raison et le savoir, expriment autant une grande culture humaniste que de solides convictions personnelles.

Parmi ses ouvrages, on peut citer en particulier Condorcet. Un intellectuel en politique (Fayard, en collaboration avec son mari Robert Badinter, Docteur Honoris Causa de l’ULg), XY, de l’identité masculine (Odile Jacob), Les Passions intellectuelles, I, Désirs de gloire ; II, Exigence de dignité (Fayard) et récemment, Fausse route (Odile Jacob).

Parfois à contre courant de la pensée dominante, les idées d’Elisabeth Badinter sont marquées par une conception exigeante de la démocratie, de la liberté et de la justice sociale. Elles ont également contribué à l’évolution du regard de la société sur le rôle des femmes. Critiquant dans son dernier ouvrage les dérives des mouvements féministes qui ont, selon elle, renforcé le statut de victime des femmes, Elisabeth Badinter plaide au contraire pour un nouvel équilibre basé sur la complémentarité entre les sexes.

Intellectuelle engagée, Elisabeth Badinter n’hésite pas à défendre des opinions originales et fouillées qui éclairent des débats de société essentiels comme ceux sur la laïcité et la place des religions, ou sur des questions politiques ou philosophiques intimement liées au projet d’émancipation des « Lumières » .

En conférant à Elisabeth Badinter le titre de Docteur Honoris Causa, l’Université de Liège salue une femme qui invite constamment à nous rappeler les fondements démocratiques et humanistes sur lesquels repose notre société.

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Intervention de Mme Elisabeth Badinter

Mesdames, Messieurs,

Mes premiers mots sont évidemment pour remercier l’université de Liège qui me fait aujourd’hui un immense honneur. Et à dire vrai, à moins que vous ayez voulu unir un couple dans le même statut de docteur honoris causa, ce qui aurait été extrêmement gentil de votre part(*), je me trouve vraiment peu digne de cette éminente distinction.

ra2004-TILT-BadinterJe ne suis qu’une intellectuelle solitaire qui a accompagné à sa place très modeste le mouvement féministe de la deuxième partie du XXe siècle et qui se retrouve aujourd’hui dans la position inconfortable de féministe critique. Critique des options prises par nombre de mes amies et plus largement critique du changement philosophique et politique d’une part grandissante des opinions publiques occidentales.

En opérant une coupure un peu schématique, je le reconnais, on peut dire que la seconde moitié du XXe siècle a vu naître et s’imposer une révolution dans les démocraties occidentales sans précédent. Celle qui vise à instaurer l’égalité des sexes. Mais pour de multiples raisons, dont certaines d’ailleurs échappent à l’action féministe, nous appréhendons ce début de XXIe siècle avec découragement comme si nous avions échoué, voire régressé aux dires de certaines.

Oui, l’égalité des sexes n’est encore que le privilège d’une petite minorité de femmes. Oui, la plus grande partie du monde l’ignore et la combat. Oui, la violence masculine est de plus en plus visible. Oui, les femmes continuent partout de supporter seules ou presque seules les charges familiales et ménagères et d’assumer ainsi une double journée de travail. Oui la révolution pour l’égalité des sexes est loin d’être achevée.

Pourtant, même si elle semble marquer le pas, et ce qui est à mes yeux une des conséquences de la grave crise économique qui s’est abattue sur l’Occident dans les années 80-90, elle n’en continue pas moins de faire son œuvre dans les esprits et j’en veux pour preuve le fait qu’aujourd’hui - ce qui est une nouveauté - on mesure le degré de démocratie d’une société à la place qui est faite aux femmes et à l’inégalité persistante des sexes, ce qui n’aurait eu aucun sens il y a 30 ans.

ra2004-TILT-badinter1Alors, avant de dire un mot de mes inquiétudes, je voudrais rappeler quelques évidences qu’on semble trop souvent oublier aujourd’hui. La révolution féministe est la seule du XXe siècle visant à transformer les hommes qui s’est imposée sans schlague ni goulag. Elle a remporté des victoires considérables sur le patriarcat : liberté sexuelle, maîtrise de la reproduction, indépendance économique, ouverture de tous les domaines traditionnellement masculins…tout ça, ce sont des bastions qui ont été pris.

C’est aussi la seule révolution qui ait perduré parce qu’elle a opéré dans le cadre de la démocratie. Les femmes ont su convaincre les hommes de changer de lois, sinon de changer eux-mêmes. Elles supposent et invitent à un formidable bouleversement des mentalités - des hommes en particulier- qui ne peut pas s’opérer par un oukase, mais qui exige une réorganisation de l’identité qui ne va pas sans angoisse ni douleur.

Bref, il fallait être bien naïves pour croire que la génération de nos filles verrait la réalisation de notre objectif, d’autant que nous voilà confrontées à de nouveaux obstacles, ignorés de ma génération et qui menacent la marche vers l’égalité. J’en citerai trois qui ne sont pas sans liens les uns avec les autres.

Le premier, c’est l’hyper-individualisme occidental que nous avons accueilli comme une victoire des libertés sans considération pour l’universalité de la loi morale et politique. L’affaiblissement de la loi est un fait marquant de nos sociétés depuis les années 70. Le surmoi vacille et la loi démocratique perd chaque jour de son caractère inviolable. Nos frustrations, nos désirs et nos pulsions sont autant de motifs du détournement de la loi qui engendrent des violences de plus en plus extrêmes. Les rapports entre les hommes et les femmes n’échappent pas à cette dérive qui a pour nom «la loi du plus fort». Certes la violence masculine n’est pas nouvelle mais aujourd’hui elle n’a plus aucune justification sociale ou culturelle. Et bien, même comme ça, nous peinons à la canaliser faute de freins intérieurs.

Au demeurant, quelles que soient les entorses masculines répétées au nouveau principe universel de l’égalité des sexes, il faut se souvenir que la violence n’est pas le propre du mâle humain. Qu’elle appartient aux deux sexes, qu’elle s’exerce au moins autant sur les hommes entre eux que sur les femmes et que je voudrais rappeler que celles-ci ne sont pas étrangères au martyre des enfants.

Faute de ce rappel, nous risquons de sombrer dans le deuxième écueil : le communautarisme sexuel qui prend sa source dans la différence exacerbée des sexes. D’un côté les hommes, la violence, le mal ; de l’autre les femmes, la douceur maternelle, le bien. Les bourreaux contre les victimes innocentes. Avec pour tout horizon, au mieux le séparatisme, au pire la guerre de sexes. Il est urgent me semble-t-il de lutter contre la tentation de définir toute violence d’un homme contre une femme comme un “gynocide” ou un “féminicide” au lieu d’y voir le geste criminel d’un détraqué. Il est temps de rappeler qu’hommes et femmes appartiennent à la même humanité et que ce qui nous unit est bien plus important que ce qui nous distingue.

Enfin, le troisième écueil qui menace gravement la démocratie sexuelle voire qui l’empêche, c’est la montée en puissance des intégrismes religieux. Les trois grandes religions monothéistes sont fondées comme on le sait, non sur le modèle de l’égalité des sexes, mais sur celui de la complémentarité. Modèle dans lequel l’un est ce que l’autre n’est pas avec pour conséquence un strict partage des rôles et des fonctions sans possibilité de partager les univers et d’instaurer la mixité. La révolution féministe ne peut atteindre ses buts qu’en luttant contre ces nouveaux écueils qui se dressent devant elle, ainsi que contre ses propres démons intérieurs.

J’ai la naïveté de croire qu’elle y parviendra parce que rien n’est plus légitime que l’égalité des sexes et que rien n’est plus doux que des relations apaisées entre hommes et femmes.

 

(*) Robert Badinter a en effet déjà été fait docteur honoris causa de l'Université de Liège (NDLR).

 

Photos ©ULg - Jean-Louis Wertz et ULg - Tilt-Houet

 

Université de Liège
Septembre 2004 - Cellule Internet

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