Rentrée académique 2004-2005: Regards croisés de Philippe Raxhon

Professeur de Critique historique à l’ULg

Les quatre vérités de l’historien

Il n’est jamais mauvais de s’entendre dire ses quatre vérités. Chez l’historien qui aime son métier, elles résonnent régulièrement comme le bourdon d’une cathédrale.

La première vérité, c’est que l’historien n’a pas accès à son objet d’étude, sinon par bribes, par traces, par les sources, par ce que le passé a bien voulu laisser flotter à la surface du temps, morceaux d’épaves qui surnagent après l’ahurissante puissance des innombrables vies disparues. Il n’aborde le passé que par intermédiaires, et les certitudes qu’il formule en sont étroitement dépendantes. Il jette des pont qu’il ne franchit jamais. Appréhender la totalité du réel conjugué au passé est donc impossible, et l’historien, en fonction des sources disponibles, doit faire des choix dans les sujets traités, dans l’agencement des causes des événements et leur signification, dans ses conclusions. Par ailleurs, l’historien n’est pas désincarné, il est fils de son temps et s’inscrit dans un contexte lui aussi historique.

La deuxième vérité, c’est que l’histoire est récit, avec toutes les contingences que cela impose. Pour rendre le passé intelligible, pour faire œuvre de pédagogie, l’historien doit prendre le risque de dire ce passé, mais en se pliant à des règles, en se soumettant à des hypothèses, en n’étant pas dupe de son imagination ou de ses croyances. Ainsi il y a 2.500 ans, dans la lumière de la Méditerranée, Hérodote, en rompant avec les mythes, a inauguré la plus ancienne des sciences humaines.

En effet, et c’est la troisième vérité de l’historien : il exerce un métier, avec ses règles, reconnues par la corporation. Au fond, la vérité de l’historien tient dans une procédure, celle de sa discipline, que l’on appelle la critique historique (collecte des documents, critique, interprétation), et qui est l’art de distinguer le vrai du faux en histoire. Car il s’agit d’un art, qui exige savoir-faire, méthodes, finesse, expérience d’une pratique.

Or c’est la pratique de son métier qui rend justement l’historien modeste, qui, comme le disait Fustel de Coulanges, n’aide pas à prévoir, mais à mieux voir.

Enfin, la quatrième vérité de l’historien est qu’il détient une responsabilité sociale et morale parmi ses semblables. Il a le devoir de s’opposer aux falsifications, aux manipulations. Le sort des historiens est d’ailleurs un baromètre de la démocratie, car les sociétés qui les persécutent sont celles qui reposent sur la propagande totalitaire.

L’historien n’a pas la prétention de révéler des vérités dures comme des lois, il se refuse à ériger des dogmes. La place de l’historien est plutôt située dans un interstice, un espace entre l’incertitude et la vérité, et qui est précisément l’espace du doute méthodique et raisonné, non pas celui qui conduit à l’hypercritique, au rejet et au cynisme, mais au contraire au désir de poursuivre la tâche, à la sympathie pour l’humanité qu’il étudie, au questionnement qui a valeur d’engagement. Or cet espace en est vraiment un, ample comme un univers, plus riche et plus puissant que la vérité elle-même, car intégrant les paradoxes, les contradictions et l’inconnu.

Au terme de sa quête, l’historien n’a pas la prétention de tenir la vérité, c’est elle qui le tient en haleine, pour trouver le courage d’en poursuivre une nouvelle.

Version imprimable Page mise à jour le 2009-01-27