DHC2004 : Remise des insignes de Docteur honoris causa à M. Robert S. SIEGLER, Carnegie-Mellon University (Pittsburgh)

M. Robert S. SIEGLER, Carnegie-Mellon University (Pittsburgh)

Professeur à la Carnegie-Mellon University, Robert Siegler a renouvelé l'étude du développement cognitif chez l'enfant en conservant l'essentiel de l'apport de Jean Piaget, et en le combinant avec les apports déterminants de la psychologie cognitive contemporaine. Considérant que les transformations intellectuelles qui se produisent pendant les 10 premières années de la vie sont cruciales, R. Siegler a concentré ses études sur cette période du développement. Il propose un nouveau modèle de compréhension du processus de changement dans les modes de pensée de l'enfant. En particulier, il montre tout l'intérêt d'une perspective évolutionniste, qui s'inspire du modèle biologique de l'évolution. Et ceci afin de comprendre les variations inter-individuelles, la succession des étapes du développement, l'adaptation à un monde en changement et la génération du niveau de pensée. La conception de R. Siegler a largement contribué à révolutionner la discipline.


 

Présentation de Robert S. SIEGLER (par le Professeur Marcel Crahay)


Comment l'enfant apprend-il à parler ? Comment réussit-il à construire les concepts de nombre, de surface, de volume, etc. ? Comment parvient-il à développer les habiletés spatiales dont il a besoin pour s'orienter dans les villes et villages ? Toutes ces questions sont au cœur de la psychologie du développement. Celle-ci a été profondément marquée par l'œuvre gigantesque du genevois Jean Piaget. Après lui, les recherches scientifiques portant sur le développement psychologique ont connu une période de stagnation, un peu comme si les chercheurs craignaient d'amender l'œuvre du maître. Fort heureusement, cette phase de latence est révolue. Actuellement, les travaux en psychologie du développement sont en plein essor. Ce nouvel âge d'or de la psychologie développementale, on le doit - en partie, au moins - au travail de Robert Siegler.

Professeur à la Carnegie Mellon University, Robert Siegler est l'auteur et le co-auteur de neuf ouvrages dont deux ont été traduits en français et publiés par la maison De Boeck. Un troisième est en voie de traduction. Les titres de ces ouvrages permettent de circonscrire le champ d'investigation de notre brillant collègue : Enfant et raisonnement. Le développement cognitif de l'enfant ; Intelligences et développement de l'enfant. Variations, Evolution, modalités. Le dernier ouvrage en date, 2003, s'intitule quant à lui : How Children develop

Trop longtemps, le développement des enfants a été envisagé en termes de stades. Siegler préconise un autre modèle de compréhension du processus de change ment dans les modes de pensée de l'enfant. Dans son ouvrage Intelligences et développement de l'enfant, il montre l'intérêt et la pertinence d'une perspective évolutionniste. Il y donne une place centrale aux variations. Ce qui intéresse Siegler, c'est de comprendre le ou les processus de changement dans la pensée des enfants. Alors que l'école piagétienne s'est concentrée sur la description minutieuse des états cognitifs stables, Siegler cible ses recherches sur les transitions entre modes de pensée. En définitive, son approche bouscule certaines convictions. La conception classique du développement décrit une succession de stades, chacun caractérisé par un mode de pensée type, entrecoupée de phases de transition ou - pourrait-on dire - de crises. Les travaux de Siegler et, avec lui, de toute la psychologie développementale contemporaine montrent que la pensée de l'enfant est en effervescence continuelle. Les variations ou fluctuations de pensée sont la règle plutôt que l'exception. Dit autrement, il faudrait en quelque sorte considérer que tout le développement s'apparente à une période de transition permanente sachant que les enfants adoptent toujours plusieurs modes de pensée plutôt qu'un seul. Bref, il semble bien que, chez les bébés et les jeunes enfants, plusieurs modes de pensée coexistent, quoique leur niveau de sophistication varie. Pour l'essentiel, ce qui change au cours du développement, c'est le registre des situations dans lesquelles chacun de ces modes de pensée est utilisé. Complémentairement à la variabilité des stratégies, des mécanismes de sélection viendraient contribuer au processus des transformations cognitives

En définitive, Siegler renoue avec une conception du développement psychologique que l'on pourrait qualifier d'évolutionniste. Selon lui, si un organisme se comporte toujours de la même manière, il n'a pas l'occasion d'apprendre que d'autres comportements pourraient donner de meilleurs résultats. La variabilité des stratégies cognitives apparaît donc essentielle pour favoriser le changement dans la mesure où elle donne l'occasion d'apprendre quelles sont les activités les plus efficaces pour atteindre les objectifs. Pour Robert Siegler, le développement psychologique des enfants serait globalement le résultat d'interactions entre des mécanismes reposant sur la variabilité des modes de pensée, variabilité permettant à la sélection d'opérer au travers de pressions environnementales mais aussi de processus autorégulateurs. Sur cette dialectique variabilité-sélection, viendraient se greffer des mécanismes de stockage, permettant de conserver la trace des apprentissages réalisés. De plus, Siegler s'attache également à montrer que les petits progrès contribuent positivement aux changements plus radicaux de la pensée des enfants ; en particulier, les changements de stratégies cognitives favorisés par les apprentissages scolaires contribuent à transformer en profondeur les modes de pensée des enfants.
Version imprimable Page mise à jour le 2009-01-27