Discours de Dirk Frimout

DFrimout1 RA 2012Au nom de mes collègues et en mon nom propre, permettez-moi de remercier les autorités académiques de l’Université de Liège. C’est vraiment grand honneur qu’elles nous font  de nous conférer remettant les insignes de docteur honoris causa de l’université.

Nous sommes quatre à appartenir à ce domaine, disons-le privilégié, de la recherche spatiale. La cinquième personne à être honorée – et que je salue - est un artiste inspiré par ce nouveau monde de l’espace. Nous savons tous que l’Université a une tradition et une réputation d’envergure mondiale pour la science et la technologie spatiales.

Dès les débuts de l’astronautique en Europe, l’Université  de Liège fut un moteur qui a créé une dynamique en Belgique au cœur de l’Europe spatiale. L’honneur qu’elle nous fait aujourd’hui n’en a que plus de valeur.

Comme chercheur et responsable d’expériences dans l’espace, j’ai eu la chance de collaborer avec l’Institut d’Astrophysique de l’Université de Liège, dès les débuts de l’ère spatiale en Europe.  Au commencement de ma carrière, alors que je travaillais à l’Institut d’Aéronomie Spatiale de Belgique, j’ai eu l’occasion de participer à une campagne de lancement d’une fusée-sonde avec des expériences scientifiques, campagne qui était organisée en 1969 par l’Université de Liège sur l’île de Sardaigne.

Je suis heureux de constater que cette Université a tiré parti de son savoir et de son savoir-faire pour développer une expertise dans le domaine spatial, une expertise qui va bien au-delà de la recherche scientifique. Car la maîtrise de la technologie des systèmes spatiaux y a fait naître le Centre Spatial de Liège ou CSL, qui constitue l’un des piliers de l’Europe dans l’espace.

Le CSL est mondialement reconnu d’abord pour son rôle primordial des essais sous vide qui assurent la grande fiabilité des systèmes spatiaux « made in Europe ». Puis dans le développement d’instruments optiques spatiaux qui sont réputés pour leur originalité et leur qualité et qu’on trouve à bord de nombreux observatoires de l’ESA et de la NASA.

En formant des ingénieurs et chercheurs, en les confrontant aux défis de la recherche et de la technologie spatiales, l’Université a fait naître une activité économique d’un grand intérêt pour la région liégeoise. Le spatial y contribue à la reconversion de son patrimoine industriel.

Il est démontré qu’un euro investi par le gouvernement dans le secteur spatial rapporte quatre euros, voire davantage. Ce rendement est dû aux retombées industrielles qui ont la forme de produits et services à grande valeur ajoutée.

De plus, le spatial ouvre de nouvelles perspectives et génère des coopérations internationales de haut niveau. Stimulant de créativité et source d’innovations, le spatial est aussi un moteur qui dynamise d’autres secteurs en leur faisant profiter des acquis de technologies innovantes.

Pour nos chercheurs, pour nos industriels, le fait d’être sélectionné par l’ESA ou par la NASA pour prendre part à des projets dans l’espace constitue une référence de portée internationale. Répondre aux contraintes qu’imposent l’ESA et la NASA pour leurs missions spatiales vous qualifie en quelque sorte pour la « Champions League » de la haute technologie. Vous êtes , dans cette Université, la preuve de qualité, fiabilité et organisation.

Ne perdons pas de vue le côté attractif et la valeur éducative du spatial. L’espace attire les jeunes pour ses aspects de rêve, d’exploration, de créativité et d’aventure. Il donne des exemples de courage, d’audace et d’ardeur, qualités clefs du monde d’aujourd’hui.

Il est vrai que vivre dans le monde actuel n’est pas facile pour les jeunes. La société change si rapidement, trop rapidement. Elle est en pleine métamorphose. Et on se trouve devant une situation paradoxale.

D’une part, la société montre une instabilité économique qui touche et inquiète les jeunes. Pour eux, l’avenir est fait d’inconnu. La société, devenue plus compétitive à l’échelle mondiale, réclame plus de talents, plus d’ardeur, plus de créativité. A cette compétitivité, les jeunes sont confrontés chaque jour.

Mais par ailleurs, le progrès de la technologie permet de réaliser des projets qu’on considérait comme irréalistes il y a quelques années. Durant  les deux dernières décennies, on a assisté à une avalanche d’innovations, comme le GSM, le GPS, l’internet, facebook et autres twitter.

Cette ère d’innovations a changé le monde pour les jeunes. Mais, dans le même temps, elle ouvre tellement de nouvelles portes sur l’avenir. Tant de nouvelles portes qu’ils ont du mal à faire le bon choix.

Je voudrais revenir à la recherche dans l’espace, qui est la raison de la rencontre académique de ce jour. Cette recherche, au-delà de l’aventure et de la technologie, n’est pas vraiment une science  en soit. C’est une discipline interdisciplinaire, qui intègre plusieurs domaines scientifiques. Elle suscite la curiosité, stimule la matière grise, encourage la créativité.

C’est pourquoi le nouveau monde de l’espace ouvre des portes sur un grand nombre de sciences. Vous, les jeunes, avez le choix au sein de cette Université.

Je voudrais insister sur la recherche fondamentale qui reste la source du progrès. Si elle pousse à développer des théories ou des modèles pour expliquer des phénomènes naturels, la recherche appliquée fournit les outils pour observer, vérifier et analyser la validité des théories et des modèles.

Pourquoi la recherche doit-elle aller dans l’espace ?

D’abord, il y a la microgravité, bien illustrée dans l’album de Tintin sur la Lune. Ici sur Terre, pas moyen d’échapper pendant plus de vingt secondes, obtenues lors de vols paraboliques, à la gravité qui est la loi universelle de l’univers.  

La gravité a un rôle primordial dans la naissance et la formation de l’univers, des systèmes solaires, des planètes, de la Terre, et de la vie terrestre.

Le seul moyen pour obtenir une microgravité pour une durée assez longue, est d’aller tourner autour de la Terre à une vitesse suffisamment grande afin d’obtenir une force centrifuge qui annule presque la gravité de l’attraction terrestre.

J’ai pu m’en rendre compte lors des huit journées que j’ai passées sur orbite dans la navette Atlantis. Le fait d’aller dans l’espace fait découvrir de nouvelles sensations en impesanteur.  Ce qui est une aubaine pour étudier comment le corps humain réagit, comprendre comment notre cœur, nos poumons, notre circulation sanguine s’adaptent à la microgravité. Ce qui est tout bénéfice pour la recherche médicale. Des expériences biomédicales en impesanteur ont d’ailleurs été réalisées par cette Université. Par ailleurs, la microgravité permet d’étudier le comportement des liquides, la formation de mousses, lors d’expériences mises au point par des chercheurs de Liège.

DFrimout2 RA 2012Une autre motivation pour aller dans l’espace est l’observation qu’on peut faire au dessus de l’atmosphère. D’abord sur l’environnement terrestre sous l’influence des changements dans cette atmosphère. Les expériences que j’ai effectuées lors de ma mission dans l’espace étaient consacrées à la connaissance de l’atmosphère. De là-haut, on peut se rendre de la détérioration de la couche d’ozone, de l’ampleur des pollutions… On comprend vraiment ce que sont le changement global et le réchauffement climatique.

Dans l’espace, on peut observer l’activité du Soleil sous un autre jour. On peut voir l’Univers sans être gêné par les turbulences de l’atmosphère. On peut percer des phénomènes célestes en les observant dans des raies spectrales, comme l’infrarouge et l’ultraviolet, qui sont arrêtées par l’atmosphère. Notre connaissance du Cosmos a dès lors fait des bonds de géant.

L’envoi de sondes près de planètes et autour d’elles nous fait découvrir d’autres mondes avec une résolution incroyable, de l’ordre du mètre. L’arrivée de robots sur Mars, comme l’exploit de « Curiosity », permet une exploration in situ.

Ne perdons pas de vue que le spatial a par fait naître de multiples applications qui font aujourd’hui partie de notre quotidien. Avec les satellites de télécommunications et de télévision, de météorologie, de surveillance, de navigation… Le Directeur général de l’ESA, Jean-Jacques Dordain, qui est à l’honneur, a un jour lancé l’idée d’une « grève » des systèmes spatiaux qui nous rendent service, afin que chacun se rende compte de leur importance et de leur influence.

Certes, le vol spatial habité est le nec plus ultra de la technologie, à cause des conditions de fiabilité et de sécurité qui sont exigées. Qu’il me soit permis à cette occasion de rendre hommage aux héros de l’aventure spatiale, à leur audace, à leur courage. Je pense en particulier au premier homme qui a marché sur la Lune: Neil Armstrong qui vient de nous quitter pour les étoiles.

Aujourd’hui, en pleine crise financière, on s’interroge sur le prix à payer pour les missions d’astronautes, cosmonautes et taïkonautes. L’emploi de robots performants permet de se demander s’il faut toujours risquer la vie d’êtres humains dans l’odyssée de l’espace.  Voici ma réponse : même si la technologie parvient à automatiser bien des opérations, l’être humain apporte, par sa présence directe, une valeur ajoutée dans l’expérimentation, dans l’exploration.

C’est démontré avec la présence permanente d’équipages dans la Station Spatiale Internationale et Frank De Winne, qui y a travaillé& à deux reprises, est bien placé pour vous l’expliquer: l’être humain apporte une grande flexibilité, car il sait réagir en temps réel à des situations imprévues. Et cette présence humaine dans l’espace a une valeur éducative pour stimuler les jeunes à s’intéresser aux sciences et aux techniques de pointe.

Certes, il n’est pas toujours facile d’intégrer des cours sur l’astronomie et l’astronautique dans les programmes d’enseignement. Ces cours dépendent de la formation et de l’intérêt des enseignants qui font passer parmi les élèves leur passion pour l’infiniment grand. Les « classes de l’espace » qui sont organisées à l’Euro Space Center de Transinne-Libin peuvent les aider.   

Depuis les  débuts de l’astronautique, les choses ont bien évolué. Quand j’étais jeune, je me suis passionné pour la dimension de l’espace en lisant les aventures, qui faisaient rêver, de Tintin, Milou et de ses compagnons. J’ai eu la chance de vivre « en direct » l’essor de l’exploration spatiale. Les premiers Spoutniks et Explorers, les premiers cosmonautes et astronautes, les premiers pas et traces de roues sur la Lune… Il faut dire que la nouveauté de la télévision, au moment de la course à la Lune, faisait participer un grand nombre à la grande aventure.

Je reste persuadé que l’espace peut toujours passionner la jeunesse, l’encourager à faire des études et suivre une carrière dans la recherche et la technologie.

C’est d’ailleurs pour la jeunesse que, pour le 20ème anniversaire de mon vol spatial, j’ai invité ceux qui m’ont accompagné dans la navette Atlantis autour de la Terre. D’ailleurs, quand j’ai demandé à mes collègues et amis de venir en Belgique à cette occasion pour des rencontres avec les jeunes, ils ont manifesté un grand enthousiasme.

A cette occasion, je voudrais dire quelques mots sur deux projets qui me tiennent à cœur dans cette Université parce qu’ils mobilisent les étudiants dans la mise en oeuvre des systèmes spatiaux.

Un projet de type Cubesat avec le nano-satellite OUFTI de 1 kg, d’un décimètre cube et d’1 Watt. L’Université de Liège est la première en Belgique à relever le défi de la réalisation complexe d’un Cubesat original qui utilise des composants commerciaux, « sur étagère ». Ce projet, qui voit le jour avec des travaux de fin d’études, oblige à aborder en équipe les problèmes de la structure, de l’alimentation électrique, du contrôle thermique, de la gestion opérationnelle, des tests sous vide…

L’autre projet concerne la participation de l’Université de Liège au Prix Odissea, qui est organisé par le Sénat belge après le premier vol de Frank De Winne dans la Station Spatiale Internationale. Ce prix, je le rappelle, veut mettre en valeur un jeune par son travail de fin d’études dans le domaine spatial. J’ai l’honneur de présider le jury. Chaque année, on reçoit une dizaine de travaux de qualité, tant scientifiques que techniques.

Le prix a souvent récompensé des étudiants de cette Université. Ce qui démontre que la recherche et la technologie spatiales ont bel et bien leurs lettres de noblesse à Liège. Je tenais à remercier et féliciter les autorités académiques pour cet effort pour l’espace, en particulier, le professeur Jean-Pierre Swings pour son action pédagogique et son dévouement auprès des étudiants. 

Pour conclure, je voudrais rappeler que le monde d’aujourd’hui a, plus que jamais, besoin de tous les talents. Notre société se construit sur quatre éléments où chacun peut exprimer ses talents : le social, le culturel, l’économique et le scientifique.

L’harmonie entre ces quatre éléments est indispensable. Le bien-être de l’humanité dépend d’une culture dynamique autour des arts et des lettres. Tout en étant soutenu par un climat économique favorable et par les progrès du développement scientifique. Chaque personne, j’en suis convaincu, naît avec des talents. Il appartient au monde des enseignants de développer et valoriser les talents de chacun, afin de les mettre au service de tous pour un monde meilleur.

Lors de mon vol dans l’espace, il y a déjà vingt ans - en mars 1992 -, j’ai compris l’importance des talents de chacun dans l’équipe des astronautes, qu’ils soient commandant de bord, comme Charlie Bolden, pilote, spécialistes de mission et chercheurs.  Nous étions sept, chacun avec son activité et sa spécialité. Il nous fallait travailler de façon concertée, avec harmonie, pour réussir en toute sécurité notre mission d’étude de l’atmosphère.

En regardant par le hublot, je voyais défiler les multiples visages de cette bonne Terre, berceau de l’humanité, vaisseau spatial au milieu d’un Univers infini. Un berceau, un vaisseau pour sept milliards de Terriens. Tout ce monde doit, comme l’équipage de sept astronautes dans Atlantis, travailler ensemble à la survie de cette planète bleue.Chacun à sa façon, avec ses qualités, ses talents.

Finalement, ne sommes-nous pas tous sept milliards d’ astronautes en vol autour du Soleil, dans la Voie Lactée ?

Merci pour votre attention.

DHC3 RA 2012

Version imprimable Page mise à jour le 2012-09-28