| Rentrée académique 2007-2008: Présentation de Monsieur Paul Auster par le Professeur Michel Delville | Tweeter |

Monsieur Auster,
Vous comptez parmi les écrivains contemporains les plus renommés et les plus lus au monde. Romancier, poète, dramaturge, cinéaste, vous maniez les styles et les modes d’expression avec une aisance, une justesse et une fluidité déconcertantes. Votre célébrité méritée, vous la devez à une trentaine d’ouvrages alternant les genres les plus divers, du roman policier métaphysique à la dystopie, en passant par le roman épistolaire, la poésie lyrique, l’allégorie, le récit picaresque et l’autobiographie.
La somme de ces ouvrages constitue une œuvre d’une grande exigence mais aussi d’une grande accessibilité. Une œuvre qui entremêle le simple et le profond et fait de vous un écrivain populaire pratiquant des formes littéraires ambitieuses. Une œuvre qui, bien qu’elle ait assimilé les leçons et perspectives d’un certain relativisme « postmoderne » - selon lequel « le monde n’existe que dans la mesure où nous pouvons le percevoir » - évite soigneusement toute forme de solipsisme et de formalisme extrêmes et continue de respecter le lecteur qui, comme le faisait remarquer récemment Tzvetan Todorov, cherche dans ses lectures « de quoi donner sens à sa vie [et] a raison contre les professeurs, critiques et écrivains qui lui disent que la littérature ne parle que d’elle-même, ou qu’elle n’enseigne que le désespoir ».
Car si le monde est, dans une certaine mesure, une fiction faisant sens par l’écriture, cette dernière se doit d’offrir un espace dans lequel le lecteur peut se reconnaître, se lire et se relire. Ainsi, Monsieur Auster, au-delà des jeux formels, des tableaux-pièges, des mises en abyme, des labyrinthes (méta-)fictionnels, vous n’avez de cesse de nous rappeler que lire des livres doit conduire à s’interroger sur l’individu et la société, le bonheur, la solitude, la liberté, le hasard, la mémoire, ou encore sur l’immense chagrin causé par la perte d’un être cher.
Essayiste et traducteur, vous êtes également un acteur central dans la circulation des discours, des styles et des idées entre les Etats-Unis et l’Europe. Et puisque c’est, entre autres, votre qualité de « passeur de savoir » qui est célébrée aujourd’hui, vous ne m’en voudrez pas, je l’espère, si je m’attarde un instant sur les liens qui vous unissent au monde francophone, à la Belgique et … à Liège.
Tout d’abord, votre présence parmi nous revêt une importance symbolique particulière pour les enseignants de langues et littératures modernes de l’ULg, qui - sous l’impulsion d’Irène Simon, d’abord, et de Pierre Michel, ensuite - a été la première université belge à inscrire la littérature américaine à son programme. D’autre part, votre intérêt pour les littératures d’expression française vous a valu le surnom de “symboliste de Brooklyn”. Vous êtes, selon certains, « le plus Français des écrivains américains ». Vous avez dirigé le Random House Book of 20th-Century French Poetry et traduit Mallarmé, Jabès, Sartre, du Bouchet et Breton. Parmi vos traductions figurent deux représentants majeurs des lettres belges. Le premier est le namurois Henri Michaux, un poète dont vous avez sans nul doute apprécié la passion pour les lieux imaginaires, l’intérêt pour les états limites de l’inconscient et du langage, ainsi que son désir de parcourir l’« espace du dedans ». Dans l’Invention de la Solitude, vous décrivez cet espace comme une structure mémorielle qui prend l’apparence matérielle d’« un lieu, d’un bâtiment, d’une séquence de colonnes, de corniches, de portiques » :
The body inside the mind, as if we were moving around in there, going from one place to the next, and the sound of our footsteps as we walk, moving from one place to the next.
Ainsi, vous nous avez offert, de la Trilogie New-Yorkaise à La Vie intérieure de Martin Frost, en passant par le Voyage d’Anna Blume, une réflexion sur la vie, sur la mémoire et, en définitive, sur le langage, dont l’impropriété à dire le monde en fait, de manière paradoxale, un sujet privilégié d’analyse et de contemplation, sujet que vous définissez vous-même comme la « chute du monde dans le mot, la descente de l’expérience de l’œil à la bouche. Une distance de quelques centimètres ».
Le second écrivain belge figurant dans votre palmarès de traducteur est George Simenon. Si j’évoque Simenon, ce n’est pas – en tout cas pas seulement – par chauvinisme mais parce que le roman que vous avez traduit vers l’anglais, 45° à l’ombre (1936), me semble receler quelques pistes de questionnement sur vos propres créations romanesques. Il s’agit d’un des romans « africains » de Simenon, un de ceux dans lesquels on rencontre les personnages les plus Conradiens, les plus Céliniens mais peut-être aussi les plus Austériens de l’homme aux 400 livres. Le héros de ce récit, le docteur Donadieu, est un médecin affecté au paquebot intercontinental L’Aquitaine et dont l’existence, « calme et indifférente », est selon le narrateur, marquée par des « incidents risibles » et des « hasards successifs ».
Ce qui relie cette citation de Simenon à votre œuvre c’est bien entendu le thème du hasard, celui qui peut changer ou pas le cours d’une vie. C’est aussi celui de la dérive. C’est, enfin et plus fondamentalement, la poétique du lieu et du non-lieu qui hante les pages de vos romans et confère à vos personnages le sentiment paradoxal d’« adopter » des espaces qui ne sont ni dans le monde ni hors du monde. C’est ce sentiment qui permet, entre autres, au lecteur du Voyage d’Anna Blume de se représenter une cité post-apocalyptique qui n’est ni New York, ni Varsovie, ni Leningrad, ni Auschwitz, et qui réussit pourtant à évoquer la mémoire de toutes ces réalités à la fois.
Je terminerai sur cette considération et en citant un extrait d’un de vos poèmes intitulé « Recherche d’une définition », un poème dense et compact comme un poing serré :
et à mes yeux la question
ne sera jamais
d’essayer de simplifier
le monde, mais une manière de chercher un lieu
par où pénétrer le monde, une manière d’être
présent au milieu des choses
qui nous ignorent – mais dont nous avons besoin
tout autant que nous avons besoin
de nous-mêmes
Pour cette épopée de l’esprit que vous construisez patiemment depuis vos premiers écrits, pour cette présence singulière qui est la vôtre dans l’univers des lettres contemporaines, l’Université de Liège est heureuse et fière de vous attribuer les insignes de docteur honoris causa.
Photo: ULg-TILT Houet
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Septembre 2007- Cellule Internet